Schisme communautaire
En 1710, un siècle de frictions entre les deux groupes conduit à un coup de force de la communauté livournaise, avec un accord tacite des autorités. En créant ses propres institutions communautaires, elle provoque un schisme avec la population autochtone : chacune possède désormais son conseil de notables, son grand rabbin, son tribunal rabbinique, ses synagogues, ses écoles, sa boucherie et son cimetière distincts. Cette situation contribue à de nouvelles frictions et rivalités qui aboutissent à un accord formel (taqqanah) signé en juillet 1741 — et renouvelé en 1784 — entre les grands rabbins Abraham Taïeb et Isaac Lumbroso. Parmi les points de cet accord figurent certaines dispositions fixant les règles de coexistence. Ainsi, tout Israélite originaire d'un pays musulman se voit rattaché à la communauté tunisienne alors que tout Israélite originaire d'un pays chrétien se voit, lui, rattaché à la communauté livournaise. De plus, cette dernière assure désormais un tiers du paiement de la jizya — communauté plus riche bien que ne constituant que 8 % de la population globale — contre deux-tiers pour la communauté autochtone. Ce dernier point indique que la communauté livournaise, auparavant protégée par les consuls européens, s'était suffisamment intégrée en Tunisie pour que ses membres soient considérés comme dhimmis et taxés comme les Twânsa. En réalité, la dualité des institutions communautaires est la marque de différences socioculturelles et économiques qui vont demeurer, voire se renforcer au XIXe siècle. En effet, en raison de leurs origines européennes et de leur niveau de vie plus élevé mais aussi de leurs liens économiques, familiaux et culturels conservés avec Livourne, les Granas supportent difficilement de côtoyer leurs coreligionnaires autochtones, considérés comme moins « civilisés », et de payer des contributions importantes alors qu'ils ne représentent qu'une minorité des Juifs de Tunisie. De l'autre côté, les élites autochtones ne souhaitent pas abandonner leur pouvoir aux nouveaux venus, contrairement à ce que firent leurs voisins maghrébins, sans doute en raison de l'arrivée plus tardive des Granas en Tunisie. De plus, les Granas se démarquent géographiquement des Twânsa, en s'installant dans le quartier européen de Tunis, évitant ainsi la Hara, et se rapprochent culturellement plus des Européens que de leurs coreligionnaires. Pourtant, les deux groupes gardent les mêmes rites et les mêmes usages à quelques variantes près et, hors de Tunis, les mêmes institutions communautaires continuent à servir l'ensemble des fidèles. De plus, l'ensemble des Juifs reste placé sous l'autorité d'un seul caïd choisi parmi les Twânsa, sans doute pour éviter les interférences avec l'étranger.
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