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Les juifs du Kef: Histoire, origine, communauté, synagogues

Si on pense que l’arrivée des Juifs en Tunisie remonte à l’époque carthaginoise ou même avant, on ne sait pas quand les premiers israélites s’installèrent au Kef.

On peut croire cependant que de temps immémorial le Kef a été un “centre de ralliement” pour les Juifs nomades de la Région, appelés Bahûsiyya (de l’hébreu, ba-huts=”venus du dehors”), où l’on s’accorde à voir les vestiges de tribus berbères judaïsées avant la conquête arabe, qui ont conservé leur genre de vie jusqu’à une époque toute proche de la nôtre. Au début de ce siècle encore, c’est dans la nécropole juive du Kef que les Juifs nomades des environs venaient ensevelir leurs morts. (N. Slouschz, Un voyade d’études juives en Afrique, Paris, 1909, pp. 20-21).

On ne sait rien de la communauté israélite du Kef au Moyen-Age. Leur sort était sans doute celui réservé à tous les dhimmi (non-musulmans) : impôt supplémentaire, interdiction des emplois administratifs, restrictions vestimentaires (interdiction des turbans verts ou blancs, burnous de couleur sombre). Ils s’installèrent dans ce qui deviendra la “Hara el Yahud”, le quartier juif. Situé dans la médina, ce quartier commence à la rue Noble pour monter jusqu’à la synagogue (2). La rue la plus basse du quartier était d’ailleurs appelée Rue des Juifs, la rue commerçante était le Souk des Juifs.

A partir du XIXe siècle, l’existence d’une communauté israélite au Kef est attestée par plus d’un auteur. Vers 1830, selon le consul de Sardaigne L. Filippini, la ville aurait compté six mille âmes dont deux cents Juifs. (Ch. Monchicourt, Relations inédites…, p. 203). Selon l’archéologue français V. Guérin, qui visita la Tunisie au cours de l’année 1861, il y avait alors au Kef quelque six cents Juifs.

Il évoque longuement le cimetière juif :
La nécropole des Juifs, écrit-il, offre cela de curieux que la plupart des pierres sépulcrales qui recouvrent les morts ont été enlevées à d’anciens tombeaux; plusieurs d’entre elles sont encore revêtues d’épitaphes latines, mal dissimulées sous une couche de chaux, de telle sorte qu’au premier abord on se croirait dans un cimetière antique où reposeraient les cendres de colons romains appartenant à la vieille cité de Sicca Veneria, tandis qu’on a devant soi un cimetière moderne où les israélites actuels du Kef vont ensevelir leurs morts” (V. Guérin, Voyage archéologique dans la Régence de Tunis, Paris, 1862, t.II, p.56).

Les Juifs du Kef, comme ceux des autres villes, se partageaient entre le commerce et l’artisanat, et ils ont continué sous le protectorat à se livrer à leurs activités traditionnelles. D’après les dénombrements de l’entre-deux-guerres, leurs effectifs ont été successivement : 784 en 1921, 812 en 1926, 897 en 1931 et 807 en 1936. La stabilité relative de ces effectifs porte à croire que les nouvelles générations ayant reçu une instruction moderne ont émigré vers d’autres villes, et entre autres vers la capitale.

Après la dernière guerre, la population juive du Kef a connu un net fléchissement. On a recensé en 1946 11246 habitants, dont 9497 Tunisiens musulmans, 1077 Européens de diverses nationalités et 357 Tunisiens israélites. La population juive, réduite à un petit nombre de familles, se consacrait au commerce des produits agricoles de la région -céréales, peaux, laines- et des produits manufacturés d’importation : tissus, chaussures, quincaillerie. Les professions artisanales y étaient représentées par des tailleurs, des cordonniers et des bourreliers, mais aussi par des forgerons et des maréchaux-ferrants. A la veille de l’indépendance tunisienne, on recensait encore au Kef en 1956 313 Tunisiens israélites. Le dernier Juif keffois quitta la ville en 1984.

LES ORIGINES HISTORIQUES

Au temps de l’ancien royaume de Judée, le territoire du pays était partagé entre les 12 tribus descendant des 12 fils du patriarche Jacob. On distinguait ainsi le territoire de la tribu de Juda, celui de la tribu de Benjamin, de la tribu d’Ephraim, Gad, Manassé, Zebulon etc..

Le territoire des tribus de Zebulon et d’Aser, fixé au nord-est du pays, était voisin des villes de Sidon et de Tyr, villes phéniciennes.
Les phéniciens ont connu historiquement une extraordinaire expansion, qui allait les amener à créer un véritable empire maritime. Ils ont été notamment les fondateurs de la ville de Carthage.

La Bible évoque les nombreux voyages maritimes entrepris par les gens de la tribu de Zebulon, les richesses ramenées de leurs voyages, les alliances entre juifs et phéniciens, entre le roi Salomon et le Roi phénicien Hiram, ainsi que les voyages entrepris ensemble par ces deux nations.

” Le Roi Hiram apporte une aide légendaire à la construction du Temple de Jérusalem. En échange de blé, d’huile et de vin, Hiram fournit à Salomon le bois des cèdres et des cyprès du mont Liban, ainsi que de l’or. Salomon et Hiram coopèrent également sur mer : une flotte est construite qui a pour port d’attache Etsion-Gèver (Eilat), sur la mer Rouge; Salomon fournit les navires, Hiram les équipages. Tous les trois ans, les navires de la flotte quittent Etsion-Gèver et rapportent d’Ophir et Tarsis or, épices, argent, ivoire, singes, paons, etc…”

Cette proximité entre l’ancien royaume de Judée et son voisin phénicien sera renforcée encore par les mariages. C’est le cas par exemple du Roi d’Israël, Achab, qui épousera Jézabel, fille du roi phénicien de Sidon. La descendance de Jezabel exercera d’ailleurs la royauté en Israël jusqu’au roi Jéhu.

En résumé, une grande proximité géographique et économique avec les phéniciens, une très grande parenté de langage aussi – l’araméen – les alliances royales contactées entre les 2 pays, firent que les juifs accompagnèrent probablement, les phéniciens dans leurs expéditions maritimes.

Ceci est probablement vrai lorsque les phéniciens fondèrent certaines villes sur les côtes d’Afrique du Nord, notamment Carthage
.
C’est l’opinion des historiens Strabon et Hérodote qui font dater de cette époque la présence juive en Afrique du Nord.

Carthage fut fondée peu après les règnes de Salomon et Hiram par les phéniciens. Il est probable, que les juifs prirent une part à la création de cette ville et à son développement. Ultérieurement, les fouilles archéologiques ont mis à jour en effet la trace de juifs organisés à Carthage, avec leurs synagogues et leurs institutions.

Il s’agit donc là probablement d’une des premières apparitions de juifs en Tunisie. Mais cette présence n’est pas, à l’époque, véritablement significative.

LES TRIBUS JUIVES

Cet exode forcé des tribus de Juda et Benjamin en Tunisie, consécutive à la destruction du Temple de Jérusalem par Titus, va connaître par la suite une évolution très particulière.

Comme le note l’historien allemand Marcus Fisher; “Ces juifs, déportés de l’autre coté de la Méditerranée en Tunisie, ne rejoignirent pas leurs coreligionnaires établis dans les cités…Eux qui venaient de faire une guerre acharnée aux romains ne voyaient pas sans un certain mépris leurs anciens coreligionnaires fraterniser avec ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis irréductibles…Ils allaient donc connaître un mouvement de repli sur soi”.

“Ces descendants des tribus de Juda et Benjamin se réorganisèrent en tribus sur le territoire de la Tunisie et s’adonnèrent à l’agriculture et l’élevage…Ils célébrèrent leur culte dans les champs, probablement en cachette… Ils constituèrent ce que l’on appelle les tribus juives.

Quel fut le destin de ces ‘’tribus juives’’ après leur arrivée sur le sol tunisien ?
Tout d’abord, elles prirent part dans les premiers siècles qui suivirent leur implantation en Tunisie, à toutes les phases de l’histoire de ce pays, y exerçant une certaine influence. Ainsi lors la domination des vandales, des grecs, de la conquête musulmane… L’histoire permet de suivre de façon détaillée leur parcours sur ces siècles.

La période des guerres interarabes allait toutefois marquer une étape décisive de leur histoire, ponctuée de tentatives de conversion forcée et de massacres. Selon Didier Cazes auteur d’un ‘’ Essai sur l’histoire des juifs de Tunisie’’, lors de ces guerres interarabes, ‘’les tribus juives’’ se réunirent en armes sous la conduite de leur chef Benjamin, fils de José, fils d’Eliezer, dans la vallée de Testour où elles firent leur jonction avec l’armée d’Imam Edriss.

Mais, une fois sa victoire assurée Imam Edriss voulut forcer les juifs à embrasser l’Islam. La guerre éclata alors entre juifs et musulmans avec des péripéties de défaites et de victoires tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, jusqu’à la victoire écrasante des musulmans sur les juifs, dont la conversion forcée à l’Islam fut alors entreprise.
Les ‘’tribus juives’’ connurent après cet épisode, un déclin irrémédiable.

’’Certains embrassèrent l’Islam et se mêlèrent au reste de la population. D’autres quittèrent le pays et émigrèrent vers le sud. Un grand nombre se décida à s’établir dans les villes, pour y rejoindre leurs coreligionnaires depuis longtemps sédentarisés, et y exercer différents métiers. Ce fut le cas notamment à Kairouan, puis Tunis (à partir du 11ème siècle), puis Mehdia, Djerba, Hammamet, Sfax (à partir du 13ème siècle) ’’. (Cazes dans ‘’ Essai sur histoire des juifs de Tunisie’’).

Le déclin de ces tribus juives se poursuivra tout au long des siècles ultérieurs, par installation dans les villes. Postérieurement au 13eme siècle, les membres des tribus juives deviendront largement minoritaires, mais se maintiendront encore, en tant que groupe particulier, pendant plus de six siècles.

On continuera alors à croiser ces tribus juives, se déplaçant entre l’Algérie et la Tunisie, jusqu’au début du vingtième siècle. Près de 2000 ans après leur implantation sur le sol Tunisien, les toutes dernières traces de ces ‘’tribus juives’’, issues de l’exode de l’an 70, se retrouvent dans quelques très rares endroits, et notamment dans la communauté juive du Kef.
Ils sont alors désignés par leurs correligionnaires installés en ville comme ’’Bahouzim ’’ (ou encore ’’Bahoussiya ’’) c’est-à-dire comme juifs nomades. Ce terme de Bahouzim provient de l’hébreu ’’Bahouts ’’ qui signifie ’’être en dehors de’’ et désigne en fait les juifs extérieurs à la ville, les juifs nomades

’’Il ne restait plus que quelques minuscules enclaves hébraïques sans âme, ni chef spirituel d’envergure pour leur redonner force et vitalité….Ce n’est que deux siècles plus tard, avec l’arrivée des juifs d’Espagne que le judaïsme put renaître de ses cendres dans le Maghreb. Les seuls rescapés des tribus oubliées sont ces juifs nomades, appelés Bahouzim, que l’on rencontrait encore au 19eme siècle’’. (Didier Nebot)

Les Bahoussi
Les Bahoussi

Les Bahoussi

Il existe, de par la Tunisie, là-bas du côté du Kef, en un coin perdu du Sers, une tribu berbère exclusivement campagnarde, entièrement composée d’israélites.

Ce sont des cultivateurs logeant sous la tente, menant une vie patriarcale étonnamment biblique, ne se mésalliant jamais, et ignorant le bruit des villes. Tels sont les Bahoussi, terme dont l’étymologie remonte limpidement à l’hébreu. La colonie berbère juive du Sers comprend cent tentes environ et est très prolifique.

Chose curieuse, les Bahoussi ne savent pas lire l’hébreu, et pourtant, ils se transmettent oralement, d’une génération à l’autre, la plupart des traditions rituelles accompagnant les diverses circonstances de l’existence juive : circoncision à l’âge de huit jours (c’est le mohel du Kef qui fait cet office); première communion à treize ans; bénédiction nuptiale; prière des morts, etc… Ils prêtent serment par Adonaï, et savent prononcer le Schema Israël.

Chaque année, à l’occasion du Yom-Kippour, solennité du Grand Pardon, ils font à pied -et en masse- les quelques vingt-cinq kilomètres qui les séparent du Kef, où ils se rendent à la synagogue. Ne sachant pas lire, ils se contentent d’assister aux offices et d’embrasser à satiété le Seffer Thora. Illettrés et ne frayant pas avec leurs coreligionnaires du Kef, ils sont l’objet de brocards injustes de ces derniers, dans les bouches desquels le mot Bahoussi a pris le caractère d’un terme de moquerie.

Leurs noms ont subi une dégénérescence curieuse. Les femmes s’appellent couramment Zahou, Regheïa, Oum-el-Ouz, etc… Quant aux patronymes masculins, c’est un curieux amalgame de racines juives accommodées à la fréquentation de l’ambiance musulmane : Saül en Salah, Salomon en Slimane, Jacob en Agoub, Samuel en Chamoul, Abraham en Brahim, Joseph en Youcif.
Leur sobriété est proverbiale. Ils sont très bavards, parlant sans discontinuer et répétant souvent la même phrase, ce qui ne les empêche cependant pas d’observer parfois un surprenant et long mutisme. Ils sont robustes et leur santé ignore les maladies inhérentes aux habitants des villes. Leurs femmes et leurs filles, sans être belles, ont pourtant un aspect et une grâce qui séduisent le voyageur qui va leur rendre visite.
(article de J.C. GANOUNA in “Le judaïsme Tunisien et Nord-Africain N°4 Novembre 1912 pp. 59-60)

Les Tribus juives du Kef

Marcus Fischer, historien allemand des 18/19èmes siècles, a consacré une part importante de sa vie à l’étude historique des juifs transplantés en Afrique du nord après la destruction du deuxième Temple de Jérusalem. Il en rechercha longtemps les traces lors de ses différents voyages en Tunisie.

Dans son ouvrage publié en 1817 à Budapest, il indique :
” Lors de la destruction du Temple de Jérusalem par Titus, beaucoup de juifs ont été transportés dans la province proconsulaire d’Afrique que les romains voulaient repeupler……. On rencontre aujourd’hui encore, (c’est à dire en 1817, date de parution de l’ouvrage), des vestiges de ces tribus juives nomades vivant sous la tente dans les environs de Gabès, au Kef, et sur le massif montagneux qui s’étend entre Béja et La Calle” (Texte cité par Didier Nebot dans ‘’ les tribus oubliées d’Israël’’).

’’Il s’agissait de juifs nomades et guerriers, présents alors surtout sur le territoire de Constantine et dans le sud Tunisien. Ils étaient surnommés par les musulmans Yehoud El Arab (juifs des arabes) et par leurs coreligionnaires Bahouzim…..Lorsqu’au 20eme siècle, on procéda au recensement des juifs vivant en Afrique du nord, on négligea l’origine particulière d’un grand nombre d’entre eux, imaginant que leurs ancêtres étaient dans leur grande majorité originaires d’Espagne”.

“Au 19eme siècle, les seules communautés juives qui ne s’étaient pas totalement identifiées au mythe espagnol et qui restaient à peu près pures, gardant quelque souvenir de ce lointain passé, se trouvaient dans certains endroits du sud marocain, dans le pays du Djérid, au Kef, et dans la région située entre Souk-ahras et Constantine. C’étaient des nomades connus sous le nom de bahouzim -ceux qui arrivent du dehors, c’est-à-dire qui se trouvent en dehors du judaïsme officiel (Didier Nebot,’’ les tribus oubliées d’Israël’’).

JC Ganouna publie en 1912 un récit de voyage comprenant quelques descriptions des tribus juives vivant aux alentours du Kef :

’’Il existe, de par la Tunisie, du côté du Kef, en un coin perdu du Sers, une tribu berbère exclusivement campagnarde, entièrement composée d’israélites.
Ce sont des cultivateurs logeant sous la tente, menant une vie patriarcale étonnamment biblique, ne se mésalliant jamais, et ignorant le bruit des villes. Tels sont les Bahoussi, terme dont l’étymologie remonte limpidement à l’hébreu. La colonie berbère juive du Sers comprend cent tentes environ et est très prolifique.
Chose curieuse, les Bahoussi ne savent pas lire l’hébreu, et pourtant, ils se transmettent oralement, d’une génération à l’autre, la plupart des traditions rituelles accompagnant les diverses circonstances de l’existence juive : circoncision à l’âge de huit jours (c’est le mohel du Kef qui fait cet office); première communion à treize ans; bénédiction nuptiale; prière des morts, etc…Ils prêtent serment par Adonaï, et savent prononcer le Schema Israël.

Chaque année, à l’occasion du Yom-Kippour, solennité du Grand Pardon, ils font à pied -et en masses – les quelques vingt-cinq kilomètres qui les séparent du Kef, où ils se rendent à la synagogue. Ne sachant pas lire, ils se contentent d’assister aux offices et d’embrasser à satiété le Seffer Thora…’’ (J.C. GANOUNA, “Le judaïsme Tunisien et Nord-Africain N°4, Novembre 1912 pp. 59-60)

C’est dans la ville du Kef que les juifs nomades se déplaçant dans les régions avoisinantes, vont s’installer par générations successives, cela pendant plusieurs siècles. Une fois sédentarisés au Kef, ils y exerceront différents métiers liés à leur ancien mode de vie : maréchal ferrant, cavalier itinérant etc…

Dans son ouvrage ‘’Etre juif au Maghreb à la veille de la colonisation’’, Jacques Taieb mentionne d’ailleurs quelques noms de famille recensés, au milieu des années 1800, parmi les membres des tribus juives. Le nom de famille ALLALI figure parmi ceux-ci. Précisément, ce sont trois familles, les familles SABBAH, ALLALI et SMADJA, d’origine bahouzim incontestable, qui constitueront du fait de la pratique des mariages interfamiliaux, la souche d’où sont issues presque toutes les familles juives du Kef.
Ce grand groupe inter-familial absorbera les petites familles périphériques, assez peu nombreuses, souvent venues d’autres villes de Tunisie pour des raisons diverses.

Au début de la seconde moitié du vingtième siècle, par l’effet de la sédentarisation, on ne trouve plus du tout trace de juifs nomades. A la même époque, la population juive du Kef s’établit à 313 personnes, derniers descendants directs des tribus juives issues de la déportation des tribus de Juda et Benjamin en l’an 70.

Intérieur de la Ghriba du Kef
Intérieur de la Ghriba du Kef

Synagogue de la Ghriba du Kef

La synagogue de la Ghriba du Kef, aussi appelée Ghribet el Kef (arabe : كنيس غريبة الكاف) ou Ghribet el Yahûd (كنيس غريبة اليهود) est une ancienne synagogue tunisienne de la ville du Kef. Rattachée au rite séfarade, elle est située dans le quartier juif de la Hara.

Avec le déclin de la communauté juive de la ville en 1984, la synagogue est abandonnée et tombe dans un état de dégradation avancé, jusqu’à ce qu’elle soit restaurée dix ans plus tard par les autorités et rouverte au public le 13 avril 19942. De nouveaux travaux de restauration commencent fin mars 20173.

Cet édifice a été pendant longtemps le centre de ralliement des Juifs, venant de l’intérieur du pays — Béja, Testour, Aïn Draham et Téboursouk — et même d’Algérie, qui s’y rendaient en pèlerinage chaque année dans la semaine marquée par la fête de Souccot.

Elle fait partie des six autres ghribas dispersées à travers le Maghreb, la plus importante étant celle de Djerba.

Panneau Ghriba du Kef
Panneau Ghriba du Kef

La synagogue du Kef était l’objet d’une grande vénération, non seulement par les Juifs de la ville, mais aussi par tous ceux de la région qui s’y rendaient en pèlerinage chaque année dans la semaine marquée par la fête de Soukkot, ou fête des Cabanes.

Comme la célèbre synagogue de Hara el-Seghira dans l’île de Djerba, cette synagogue était appelée al-Ghriba qui veut dire “isoléee, “solitaire”, “abandonnée”, mais aussi “étrange”, “extraordinaire”, “merveilleuse”. On ne connait pas l’origine de cette appellation, et l’on ne sait pas pour quelle raison ce lieu de culte est devenu l’objet d’une vénération particulière.

Selon les Juifs du Kef, leur synagogue devrait sa sainteté au fait qu’elle aurait été élevée au-dessus de la tombe d’une femme d’une vertu et d’une piété exemplaires (d’après des renseignements recueillis auprès de Mme Suzette Chemama).

Carte souvenir Ghriba du Kef
Carte souvenir Ghriba du Kef

Pour le savant Nahum Slouschz, la synagogue du Kef devrait sa sainteté au fait qu’elle était à l’origine située non loin du cimetière où les Juifs nomades de la région venaient enterrer leurs morts (N. Slouschz, Un voyade d’études…, pp. 20-21).

La légende, quant à elle, raconte l’histoire de trois orphelines qui se seraient séparées et auraient fondé les trois Ghriba : Bône (Annaba) en Algérie, le Kef et Djerba. On dénombre deux autres Ghriba en Tunisie : A l’Ariana, Ghribet Riana et à Tunis, Ghribet El Hafsia dite “Lem Mdafa”.
On a pour coutume d’y pratiquer une “Séouda” ou pèlerinage annuel. Au Kef, cette Séouda se réalisait entre les fêtes de la Pâque juive dite “Aïd El Ftira” et Chavouot. Elle durait jusqu’à trois ou quatre jours. On y apportait un veau que l’on promenait en ville, orné de foulards ou de mouchoirs et de colliers divers. Il était ensuite tué et on offrait l’arrière de la bête aux notables. On préparait un couscous géant mijoté au feu de bois pour toute la communauté et les amis. Les fidèles faisaient des dons de viande et de semoule pour subvenir aux frais de la fête et la nourriture était distribuée gratuitement.

Tout cela s’est éteint dans les années 80 avec le départ progressif des Juifs keffois. Le dernier Juif keffois quitta la ville en 1984, en remettant les clés de la synagogue à l’ASM (Association de Sauvegarde de la Medina). Celle-ci sera restaurée dix ans plus tard par les autorités tunisiennes et ouverte au public le 13 Avril 1994.

Les familles juives du Kef

Les trois familles les plus importantes en nombre du Kef, sont les familles ALLALI et SABBAH. La quasi-totalité des familles du Kef leur est apparentée, par le biais des mariages. Ces trois familles constituent le rameau central de toutes les familles juives du Kef.
Les juifs du Kef ne prenant pratiquement jamais d’épouse en dehors de leur ville – on ne compte environ que deux exceptions en un demi siècle -, les autres familles du Kef leur sont également apparentées, toujours par le biais des mariages : familles SCEMAMA, BRAMI, BELLAICHE etc Pour des raisons de transcription Hébreu-Arabe-Français, l’orthographe d’un même nom varie de façon assez fréquente à l’intérieur d’une même famille : SABBAH ou SABBA, ALLALI ou HALLALI, SMADJA ou SMAJA, SCEMAMA ou SAMAMA. Il s’agit bien néanmoins d’une même parenté.

SABA Khamous, décédé le 1er juillet 1928
SABA Khamous, décédé le 1er juillet 1928

Famille SABBAH

La famille SABBAH est numériquement la plus importante au début des années 1900. La famille SABBAH, est très certainement d’origine nomade. Liahou Sabbah qui vécut dans la première partie des années 1800 était cavalier itinérant. Par ailleurs, on retrouvait dans cette famille de nombreux métiers liés à un mode de vie non sédentaire : maréchal ferrant, bourrelier etc..

Famille ALLALI

Le nom ALLALI relève probablement d’un emprunt aux noms locaux en Afrique du Nord.
L’origine juive nomade de la famille ALLALI est tout aussi certaine.
Dans son ouvrage ‘’Etre juif au Maghreb à la veille de la colonisation’’, Jacques Taieb lorsqu’il évoque les juifs nomades, cite parmi les noms de famille recensés chez les Bahouzim, au milieu des années 1800, le nom ALLALI.
Cette famille est numériquement également très importante au Kef.

Famille SMADJA

La famille SMADJA est la troisième famille en importance au Kef.
Un SMADJA venu rejoindre ses cousin sédentarisés au Kef, au 18ème siècle aura une grande descendance masculine. D’où une plus grande transmission du nom SMADJA et sa fréquence ultérieure au Kef.

Famille BRAMI

BRAMI est un dérivé du nom ABRAHAMI. Ce nom n’est pas limité au Kef, mais très répandu dans toute l’Afrique du Nord.
La famille BRAMI est de très vieille implantation au Kef. Les BRAMI, très nombreux dans la communauté juive du Kef entre les années 1800 et 1900 ont quasiment disparu de cette communauté au début de la seconde moitié du XIXe siècle, probablement après avoir émigré vers d’autres villes de Tunisie, dont Sousse pour certains.

Famille SCEMAMA

La famille SCEMAMA est présente au Kef, et, de façon plus générale dans toute la Tunisie.
Cette famille implantée en Tunisie bien longtemps avant l’arrivée des juifs d’Espagne a fourni au long de son histoire une pléiade de personnages importants
Citons le médecin juif Salomon SCHEMMA, vivant au 8ème siècle, l’historien Ben Esch Schemma, cité par l’historien arabe médiéval Ibn Khaldoun, le caïd Nissim SCEMAMA et ses descendants, etc
Selon Didier Cazes, il est probable que la famille Schemama, l’une des plus anciennes en Tunisie, descende de la famille Schemma ou Esch schemma,
La famille Esch Schemma constituait, dans l’ancien royaume de Judée, une famille dynastique ayant son propre sceau.

Autres Familles juives au Kef

Pour le reste, on peut raisonnablement recenser en autres familles juives du Kef ayant une origine nomade les familles TAHAR et KASSABI,
La famille HADDAD est originaire de Djerba du côté paternel.
Quant aux autres familles du Kef, (Familles BELLAICHE, SARFATI, BORGEL, FITOUSSI, BIJAOUI, TOUITOU, ELFASSI, ASSUIED, ALLOUCHE, BELHASSEN, BOUBLIL, KRIEF, MIMOUNI, SIMAH, SROUSSI), on peut raisonnablement estimer que leur origine remonte – pour la plupart- à l’arrivée des juifs d’Espagne en Tunisie. Ces noms souvent recensés chez les juifs d’Espagne sont très répandus dans le Maghreb.

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