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Les Maltais en Tunisie à la Veille du Protectorat

L’Émigration vers la Tunisie

L’émigration maltaise au début du XIXe siècle était motivée par une série d’épidémies, de chocs économiques,1 et des problèmes liés à la haute densité de population2 exaspérée par un notable manque de ressources naturelles.3 Un à deux milles Maltais partaient chaque année entre 1818 et 1832. (Price 1954:59). Ils choisissaient surtout les rivages de l’est et du sud de la Méditerranée. Déjà dans les années 1840s, 20,000 Maltais vivaient en Algérie, en Tunisie, en Égypt, à Constantinople, en Grèce ou à Tripoli, ou approximativement 15 pour cent de la population Maltaise vivait outre-mer à cette époque (Ibid:61). Cette migration était caractérisée par un haut degré de spontanéité et de mobilité. Les migrants partaient pour une ville tunisienne, par example, se dirigeant ensuite vers l’Algérie ou l’Égypte. Il y avait aussi un taux très élevé de retours au pays: à peu près 85 pour cent des émigrants des années 1840 à 1890 sont retournées à Malte (Ibid:189).

Les chiffres pour la population européenne en Tunisie pour le XIXe siècle montrent le volume de l’immigration de l’Europe, mais ils ne sont pas très exacts. Les témoins contemporains nous donnent des chiffres divers.4 Après avoir analysé ces sources et les registres de catholicité de Ste. Croix, M. Ganiage a estimé qu’au milieu de XIXe siècle, il y avait 6 à 7,000 Maltais en Tunisie, et ils comprenaient 60 pour cent de la population européenne.5 Il y avait aussi 4,000 Italiens,6 et quelque 250 Grecs pendant la période 1850–1860. Dans les villes côtières, les Maltais ont été largement majoritaires. À Sfax, par exemple, ils représentaient 77 pour cent de la population catholique entre 1841 et 1879, et on en comptait 900 en 1885 sur un total de 1200 catholique (Soumille 1993:9–13).

L’image des Maltais Tirée des Récits de Voyage

L’image des Maltais qu’on trouve dans les récits des voyageurs européens contemporains, et recyclée dans plusiers sources, est plutôt négative. Pellissier décrit “une masse” de Maltais qui “exercent diverses industries boiteuses, la contrebande surtout” (1858:51). Cette population croissante d’immigrants européens avait besoin d’être hébergée, et c’est dans la ville de Tunis où la manque de logements étaient la plus aiguës, et où le niveau de vie des Européens pauvres choquait le plus les écrivains contemporains.7 Les quartiers maltais étaient décrits comme parmi les moins bien entretenus de la ville. Dunant écrit en 1858:

Ils’y trouve pour les familles d’ouvriers pauvres des fondouks dont les habitants sont pour la plupart maltais Ces gens sont entrassés au nombre de cinquante ou soixante familles et leurs enfants vivent pêle-mêle, durant le jour, au milieu de femmes sales et mal peignées.8

Parce que le quartier Européen était situé au fond de la pente de la médina, il était réputé comme boueux et déplaisant pendant l’hiver. À cette époque, les rues de Tunis n’étaient pas encore goudronnées, et elles devenaient infranchissables. Un témoin de 1868 a décrit le quartier maltais à Tunis comme suit: “la grande rue de Tunis dite des Maltais est tenue dans un état de saleté révoltante les immondices les plus infectes y séjournent constamment.”9 Influencé par ces images assez vives, l’historien M. Ganiage lui aussi nous donne une image sombre, décrivant les Maltais comme un “prolétariat misérable” (1960:28) avec un niveau d’instruction très bas.

Ces sources suggérent que les gens du nord de l’Europe voyageant en Tunisie ont trouvé les Maltais en Tunisie assez difficiles à comprendre ou à définir. Ils les décrivaient souvent comme une sorte de mélange, manifestant une culture mixte, et servant comme pont entre l’Occident et l’Orient;10 même si cela a été vrai pour certains à cette époque, notre connaissance de la vie quotidienne de cette partie de la population de la Tunisie reste limitée. Par contre (et heureusement!), les correspondances du Consul britannique en Tunisie nous fournissent des indications nouvelles, qui nous amènent au-delà de ces images stéréotypées. Ces sources font avancer notre connaissance des Maltais, et donc de l’histoire de la “mosaïque tunisienne” à la veille du Protectorat.

Une petite histoire de la bière : Quand Tunis buvait maltais
Une petite histoire de la bière : Quand Tunis buvait maltais

Une Image Révisée des Maltais et leurs “Années Dorées,” 1855–1870s

L’information tirée des archives des agents consulaires britanniques pendant les dernières décennies avant le Protectorat présente une image relativement nouvelle des Maltais en Tunisie. A cette époque, ils dominaient numériquement la population Européenne.11 Ils jouissaient d’une certaine liberté, établissant des colonies maltaises considérables à travers la Régence. Il y avait déjà une population large de la deuxième génération maltaise, née en Tunisie. C’est aussi une période durant laquelle les Maltais avaient un champion qui tenait la position la plus haute parmi le personnel consulaire britannique, le Consul Général Richard Wood.12 Les efforts incessants que faisait Wood pour aider les plus pauvres de ses ressortissants étaient remarquables, et son modèle était suivi par son personnel consulaire pendant son mandat à Tunis.

L’assimilation des Maltais, par des observateurs Européens, à une population intermédiaire, était sûrement basée en partie sur la similarité de leur langue sémitique similaire à la langue parlée des Tunisiens. Or, cette habileté à communiquer avec la population locale leur avait octroyé de grands avantages. Ils ont pu établir des réseaux de commerce internationaux dès leur arrivée, dont le moindre n’était pas un commerce de contrebande assez actif. Il y avait de nets avantages de cette position sociale ambiguë. Les documents de cette période nous font dépasser les portraits plutôt lugubres des enfants maltais sans chaussures avec leurs mères dépeignées, et décrivent plutôt un peuple pauvre, pour la plupart, mais très travailleur et débrouillard, qui se sentait assez à l’aise dans son nouveau pays.

Les Registres de la Cour Consulaire Britannique

Honnêtes et travailleurs étaient certainement l’immense majorité des Maltaise en Tunisie à cette époque, mais les archives ne fournissent que quelques détails sur cette portion d’humanité. Ceux qui étaient instruits auraient eu peu de temps libre pour écrire des mémoires ou des lettres, et ont disparu sans laisser une trace personnelle aux archives. Donc, se sont seulement ceux qui se trouvaient dans une période de malchance qui apparaîssent dans ces documents: les agriculteurs incapables de payer leurs impôts, les véritablement très pauvres qui recevaient de l’assistance pour retourner à Malte, ou les victimes ou auteurs de crimes.

En l’absence de sources plus “neutres”, il est nécessaire de consulter ces documents concernant les Maltais en difficulté avec les autorités diverses. Les registres de la Cour Consulaire Britannique basée à Tunis fournissent de l’information non seulement sur les crimes commis, mais aussi d’autres détails sur les individus concernés et la vie auotidienne maltaise. Un volume énumérant tous les cas amenés devant les fonctionnaires consulaires vers la fin des années 1870s a été examiné en détail de 1875 à 1877.13 Les individus convoqués étaient presque toujours des Maltais; de rares cas impliquaient des sujets britanniques de Gibraltar ou de la Grèce. Ces registres identifient aussi les métiers de délinquants, et donc fournissent une description très détaillée des métiers des Maltais à Tunis avant le Protectorat.14

Les Métiers de Maltais

On n’a pas beaucoup d’information sur les métiers que pratiquaient les Maltais dans la Régence à cette époque. Selon M. Ganiage, les Maltais à Tunis étaient connus comme étant principalement des cochers, et ceux dans les villes côtières s’engageaient aussi dans la contrebande des huiles, du coton ou des armes (1959:48–9). Dans son recensement des professions trouvées sur des registres paroissiaux de Ste. Croix entre 1845 et 1864, il a observé que les métiers des Maltais étaient rarement notés. Il a trouvé seulement 67 cas, et énumère les suivants: 16 menuisiers, 5 forgerons, 11 commerçants, 4 garçons ou tenanciers de taverne, et 2 charretiers.

Les casiers judiciaires nous offrent d’autres détails sur les métiers pratiqués par les Maltais. Ces sources indiquent le métier de tout individu convoqué par la cour consulaire. Ces métiers étaient, pour les années 1875 à 1877: les conducteurs d’équipages, 25 cas ou 17,86 pour cent; petits commerçants, 21 ou 15 pour cent; agriculteurs et journaliers, 20 ou 14,29 pour cent; vendeurs ambulants (marchands ambulants de poissons, de fruits, des collectionneurs de chiffon, et des musiciens), 18, ou 12,86 pour cent; artisans,15 17 ou 12,14 pour cent, ceux où le métrier n’étrait pas indiqué, 13, et vagabonds, 4, ou 12 pour cent pour ces deux catégories; et garçons ou tenanciers de bars et travernes, 12 ou 8,6 pour cent.

Le métier le plus répandu parmi les accusés maltais était celui de conducteur, et ces statistiques confirment les observations de l’époque. Mais n’est pas toujours notée la grande proportion de Maltais qui étaient des artisans. M. Ganiage avait indiqué un nombre de menuisiers et forgerons; ici, les occupations énumérées sont plus diverses, et incluent aussi des constructeurs de charrette, des tonneliers, des maçons, despeintres, et des selliers. Le nombre de petits commerçants est aussi relativement surprenant. Cette catégorie a été créée en groupant les métiers suivants: coiffeur (1), boulanger (1), boucher (2), confiseur (1), commerçants non spécifies, (7), négociants (5), tailleur (2), cordonnier (1), et meunier (2).

Plusieurs Maltais travaillaient comme garçon ou proprietaires des bars et tavernes. Cette information est confirmée par d’autres sources qui attestent qu’un grand nombre de ces établissements étaient tenus par des Maltais. Déjà en 1852, il y en avait 59 à Tunis et à la Goulette.16.

Treize des délinquants n’avaient pas de métier identifié.Ceux-ci étaient presque tous parmis les plus jeunes contrevenants, accusés souvent de “comportement tapageur” par la police locale, ou pour avoir insulté autrui dans un état d’ivresse. D’ailleurs, ce chiffre inclus trois femme accusées par d’autres femmes maltaises. Pensant aux descriptions plutôt dramatiques des quartiers Maltais du milieu du siècle, il est intéressant de noter le petit nombre des accusés identifiés comme chômeurs ou vagabonds. Ces données nous donnent donc l’impression d’une population largement employée et qui participait pour la plupart à des entrepreises bien respectables de l’économie locale. D’ailleurs, il faut se rappeler que ces données concernent seulement les Maltais accusés de divers crimes. Evidement, on peut déduire que la majorité des Maltais, les “non-criminels” étaient encore plus intégrés dans la vie économique du pays.

La Criminalité Maltaise

Presque les deux-tiers des cas énumerés par le Consulat entre 1875 et 1877 concernaient diverses sortes d’agression (en anglais, assault, stabbing, beating ou wounding): 90 cas sur 140. Ces chiffres nous offrent l’image d’une population assez violente. Par contre, il y avait seulement trois cas d’homicide. À cette époque, les Maltais coupables d’homicide du premier degré ont été condamnés à la peine de mort. Peut-être pour cette raison, les cas d’homicide à Tunis étaient rares, mais très soigneusement répertoriés par les agents consulaires.17

Le vol était invariablement traité sévèrement, avec une peine d’un an de travail forcé et bannissement de la Régence à perpétuité. Treize personnes sur 140 ont reçu cette peine. Quatre ont été jugées coupables tandis que six l’ont été seulement soupçonnées. Un commerçant accusé d’avoir accepté du fil en coton qu’il savait avoir été volé a été condamné à trois mois de prison et à une amende de 1.000 piastres. Un homme accusé d’avoir volé des vêtements d’un colocataire a reçu une peine de six mois.

C’était la pratique du Consulat Britannique d’exiger que ceux qui troublaient la paix puissent fournir une caution, une somme significative d’argent, pour garantir leur futur bon comportement. Ceux qui ne pouvaient pas gournir cette caution et qui étaient soupçonnés de causer davantage de troubles étaient bannis.18

Les Victimes et les Accusateurs

En examinant les accusateurs, souvent les victimes des crimes (identifiées par leur nom), nous pouvons obtenir une meilleure explication des rapports entre les Maltais et les membres des autres ethnies vivant à Tunis à cette époque. En éliminant les cas où les victimes n’étaient pas indiquées et quand c’était plutôt le gouvernement anglais qui portait plainte, on trouve 131 cas avec des accusateurs individuels identifiés. Un grand nombre de ceux-ci étaient des représentants du gouvernement tunisien: la police et d’autres officiels comptaient 22 des accusateurs, soit 16,8 pour cent. Les Maltais portaient plainte contre d’autres Maltais: on trouve 37 cas concernant 25 hommes et 12 femmes, ou 28 pour cent des cas au total. Mais ce qui est à noter c’est le petit nombre des accusateurs des autres nationalités européennes. Seulement un Anglais, un grec, et 4 Italiens ont porté plaintes. Par contre, le nombre des accusateurs tunisiens est frappant: il s’agissait de 66 personnes, ou à peu près 50 pour cent des accusateurs en général. Parmi ce groupe, il y avait un tiers qui était des Juifs et deux tiers des Musulmans.

Il faut noter ici la différence entre ces chiffres et ceux qui ont été relevés par M. Noureddine sur la criminalité sicilienne de Sousse des années 1888–1898. Tandis que les chiffres de Sousse concernent une décennie plus tardive et une autre ville tunisienne, on voit quand même une différence de comportement assez visible. Un grand nombre des victimes de la criminalité sicilienne étaient de la nationalité italienne; 9 pour cent étaient des Tunisiens, 6 pour cent des Maltais, et 13 pour cent des Francais. Dans notre cas, celui des Maltais, par contre, seulement 28 pour cent concernait d’autres Maltais, 5 pour cent d’autres Européens, et plus que la moitié concernait des Tunisiens. La comparaison de ces chiffres nous montre bien que les Maltais vivaient davantage que les Siciliens de l’époque au contact de la population locale, et étaient par conséquent plus mêlés dans des rixes avec elle.

La fréquence des agressions contre les Tunisiens peut être interprétée de façons diverses. Dans le cas où une bande de trois ou quatre jeunes maltais a été accusé d’agression collective et en même temps d’ivresse, on peut imaginer que c’était le résultat d’une bagarre générale dans un bar ou un endroit semblable. Le cas des Tunisiens frappés à coup de chaise, par exemple, suggèrent que les victimes tunisiennes et les agresseurs maltais fréquentaient les mêmes endroits juste avant l’attaque.19 Le grand nombre de femmes tunisiennes – musulmanes ou juives – attaquées (11) est assez surprenant. Parfois il est indiqué que ce sont des prostituées, mais souvent c’est indiqué simplement que le Maltais a essayé de forcer sa porte ou l’avait blessée.

Quel est le pourcentage de ces cas qui étaient motivés par les différences religieuses ou ethniques des victimes, ou par des animosités ethniques? On ne le saura probablement pas. Mais de nombreux cas impliquant des Maltais accusés de blasphèmes montent au moins quelques tensions. Le chiffre élevé des Juifs attaqués (un tiers des Tunisiens), suggère un certain sentiment antisémite. Cependant, parfois la victime a décidé de ne pas porter plainte, ou il est indiqué que la dispute a été résolue amicalement. Cela suggère que soit il était assez difficile e porter plainte contre un Européen à cette époque,20 ou soit que ces incidents étaient issus de bagarres entre amis ou collègues, et nous indique par conséquent la proximité dans laquelle vivaient ces gens d’ethnies différentes à Tunis.

Les Maltais dans la Correspondance Consulaire

Une autre source pour examiner la vie quotidienne des Maltais avant le Protectorat se trouve dans les lettres écrites par les agents consulaires britanniques aux Premiers ministres tunisiens.21 Ces lettres évoquent pour la plupart les cas où les Maltais se sont addressés directement au Consul Général pour qu’il rectifie ce qu’ils ont perçu comme des injustices commises à leur encontre par des fonctionnaires tunisiens ou d’autres sujets du pays. Une portion significative de ces lettres concerne le commerce et des négociants. Cependant, ce qui est surprenant c’est le nombre de lettres qui concernent les plus pauvres des ressortissants du Consul. Ces lettres sont ainsi doublement intéressantes: leur ton montre un haut degré de sympathie du Consul Général envers les Maltais, et elles offrent une source unique pour mieux comprendre les préoccupations des Maltais et Tunisiens de l’époque.

Par cette correspondance, on apprend que des Maltais étaient aussi des bergers. Le Premier ministre tunisien informe le Consul en 1872 que des Maltais dans les environs de Sousse faisaient paître leurs moutons dans les vergers d’oliviers appartenant aux sujets tunisiens. Une autres fois, deux Maltais de Sfax se plaignaient d’un vol de 97 moutons.22 Ils étaient aussi des agriculteurs. À plusieurs occasions, le Premier ministre se plaignait des Maltais qui n’avaient pas encore réglé leurs impôts sur les récoltes. En 1878, il y avait un si grand nombre de propriétaires maltais à Sousse et Monastir qui n’avaient pas encore payé le “canoun” sur leurs oliviers que la somme due se montait à 10.761 Piastres.23

Ces lettres indiquent aussi la proximité dans laquelle vivaient les Tunisiens et les Maltais. Nous apprenons ainsi qu’une dispute avait retenu l’attention du Premier ministre lorsqu’un Maltais avait négligé d’édifier une haie de cactus pour séparer sa propriété de celle de son voisin tunisien. 24 Un troupeau de chèvres était possédé conjointement par un Maltais et un Tunisien. Cette information est ressortie car le Consul Wood a dû régler une bagarre entre ces deux.25

Un groupe de lettres pittoresques concerne les plus humbles des habitants de la Tunisie. Ces lettres montrent la confiance qu’éprouvaient certains Tunisiens et Maltais lorsqu’ils contactaient les autorités locales et leur demandaient d’intervenir dans des affaires que nous considèrerions aujourd’hui comme très mineures. Un Tunisien à Sfax se plaignait qu’un sujet britannique l’ennuyait quand il pêchait; cette plainte était envoyée au Premier ministre.26 En revanche, un pêcheur Maltais de Sousse se plaignait du vol de son filet; cette affaire était minutieusement examinée par l’agent consulaire Britannique à Sousse, d’où une correspondance longue entre lui et le Consul Général, et entre celui-ci et le Premier ministre. Selon l’enquête, une moitié du filet en question avait été trouvée dans la possession d’un pêcheur tunisien, qui disait l’avoir acheté d’un pêcheur sicilien. Mais, le Tunisien ne pouvait plus se rappeler du nom du Sicilien, et l’affaire était soumise au Khalifa de Monastir, qui, à son tour, l’a soumise au Khalifa de Sousse. Le Consul britannique poursuivait l’affaire, cependant, écrivant au Premier ministre qu’il trouvait hautement invraisemblable que le Tunisien “avait acheté le filet d’un pêcheur qu’il ne connaît guère,” et il pense plus vraisemblable que le “Tunisien est soit le complice du voleur ou soit le voleur lui-même.”

Alors qu’il semble remarquable que tant de notables et autorités, y compris le Premier ministre, se soient mêlés à ce genre de problème,il est aussi surprenant que le Consul Général Britannique ait continué de les poursuivre.27 Le cas le plus frappant de ce genre est celui qui s’est passé dans la région de Sousse en 1874 concernant un mulet volé. Un Maltais, Lorenzo Mifsud, a signalé que son mulet avait été volé, il y avait à peu près 18 mois, et qu’il était actuellement détenu par un Tunisien. L’agent consulaire britannique de Sousse a donc fait une enquête. Il écrit à Wood que le Tunisien avait présenté une pétition signée par 35 personnes disant que le mulet avait été le sien durant six ans, “tandis que le Maltais ne pouvait produire que 16 témoins, la plupart des Maltais.” Le Maltais a donc dit à l’agent consulaire que “l’animal n’était pas aussi bien connu ici qu’à Enfida, où il avait été élevé.” L’argent consulaire, après des “difficultés considérables,” a reçu la permision du Khalifa local d’envoyer le mulet à Enfida avec une caution de 500 piastres. Le Maltais est revenu de ce voyage avec une pétition signée par “un nombre immense de la population d’Enfida” qui avait reconnu le mulet et avait déclaré qu’il lui appartenait. Mais l’histoire n’a pas été résolue ici. En regardant les diverses opinions concernant les descriptions de son apparence, l’agent consulaire écrit à son supérieur que “dans le document du Tunisien, la coleur est décrite comme noir ou bordant sur le noir, alors que dans celle du Maltais il est donné comme “Kharubi” ou brun bordant sur noir, que je conçois comme sa vraie couleur.” Cette affaire s’est terminée quand l’agent consulaire et le Khalifa ont reconnu que, étant impossible d’arriver à une claire et impartiale décision, l’affaire pouvait trouver une solution seulement à Tunis, et l’agent écrit que “les deux plaideurs ensemble avec le mulet procèdent ce jour à cet endroit.”28

Bien sûr, les agents consulaires situés dans les villes lointaines devaient affronter des plaintes des Maltais plutot “espiègles”. Parfois ces plaintes pouvaient être liées à l’existence que certains partageaient avec l’alcool ou les vices: des Maltais sont attaqués à Monastir pour avoir joeé une musique trop forte,29 et une femme maltaise à Monastir est accusée de garder une “maison désordonnée”, (sic – un lieu de prostitution).30 Certains étaient courageux, trop même, d’après la version des policiers et gardiens tunisiens qui les accusaient de les avoir agressés.31 Une plainte était faite par le Bey lui-même en 1871 au sujet des Maltais qui erraient “près de la plage de l’île de Gerba, menaçant les Gardes pendant la nuit”.32 Ce genre de plainte nous mène à un autre sujet passionnant lié aux maltais: la contrebande.

La Contrebande et les Maltais

Pendant la période examinée ici, les taxes sur les produits importés dans la Régence étaient fixées à 3 pour cent tandis que celles des produits exportés atteignaient 25 à 50 pour cent. D’ailleurs, une permission spéciale était nécessaire pour les produits contingentés comme le tabac, le vin, et l’alcool (Frank 1885:83). Il n’est donc pas surprenant qu’il y ait eu un commerce actif de contrebande. Les denrés comme les huiles, les peaux et les grains étaient exportées illégalement du Sahel vers les villes côtières et ensuite par mer à Malte, ou vers l’Algérie (Ganiage 1959:58). Une contrebande active des armes et de la poudre allait dans l’autre sens, de Malte ou d’autres pays européens vers la Tunisie ou l’Algérie.

C’etait assez facile d’embarquer et de débarquer de la contrebande sur les petits bateaux de pêche (spenoreras) dans les coins éloignés de la plage. Ce n’est peut-être pas une coïncidence qu’il y ait eu des communautés maltaises assez nombreuses tout le long de la côte tunisienne, à Mahdia, Sfax, Sousse, ou Djerba. Un commerce de contrebande des huiles était pratiqué quasi-ouvertement à Mahdia dans les années 1850s, par exemple. Les disputes entre la population chrétienne essentiellement maltaise et les fonctionnaires et notables locaux augmentaient à un tel point qu’une investigation collective était organisée en 1858.33 Le Cheikh local a signalé que les Maltais étaient souvent attrapés en train de décharger les tonneaux d’huile, et ont à plusieurs reprises attaqué et blessé les gardes essayant de les arrêter. Ces allégations ont été nettement réfutées par les Maltais du coin, mais le Vice-Consul britannique admet cependant que le commerce de contrebande à Mahdia était presque entièrement sous le contrôle des Maltais.34

Pendant les années 1870s, il y avait de nombreux bateaux maltais dans les ports tunisiens qui attendaient pour servir comme “dépôts flottants de contrebande”,35 comme a plaigné M. Wood à son personnel Certains de ces bateaux étaient sans papiers et d’autres étaient inaptes à naviguer. Beaucoup possédaient, selon Wood, outre le drapeau britannique, ceux de Jerusalem, de Tunis et de Turquie, “qu’ils abordent dans divers ports et criques qu’ils visitent selon des circonstances locales.”

Les Maltais et les Autres Nationalités

Cette documentation nouvelle nous donne aussi des détails importants sur les relations entre les Maltais et les Tunisiens. Ils se sont fréquentés ou ont travaillé souvent ensemble, partageant des troupeaux de chevres, ou marchant dans les champs avec des camarades charretiers tunisiens après le travail.36 Ils pêchaient aux mêmes endroits. Les Maltais se sentaient si à leur aise qu’ils se promenaient dans les régions éloignées et étaient souvent dans la médina de Tunis après la chute du jour, ou jouaient de la musique bruyante la nuit: ce n’est pas là le comportement de gens très inquiets.

Ces sources nous montrent quand même que les Maltais occupaient une place sociale et économique assez inérmediare pendant cette période. L’exemple classique est celle des Maltais contrebandiers, capables de servir de pont entre l’Occident et Orient. Cette habileté était presque nécessaire pour réussir dans une telle carrière, car ces contrebandiers devaient participer aux réseaux d’échanges avec d’autres partenaires en Tunisie ainsi qu’à Malte (ou en Algérie). Les Tunisiens leur amenaient les huiles, les peaux et d’autres denrées que les Maltais vendaient aux commerçants maltais ou européens à Malte; les marchands tunisiens étaient indispensables aussie pour leur acheter des produits de contrebande venant de l’Europe comme le tabac, fournis aux Maltais par les commerçants européens.

Ce statut intermédiaire semble avoir été largement favorable aux Maltais en Tunisie avant le Protectorat. À côté des relations assez solides qu’ils avaient soit avec les prêtres catholiques soit avec leurs représentants britanniques du consulat, ils étaient aussi capables de communiquer effectivement avec la population locale, et, il nous apparaît qu’ils sont assez bien admis par les Tunisiens. Vadala écrit en 1911 qu’en dépit du fait que les Maltais étaient capturés au XVIIIe siècle, et haïs par les musulmans parce que bons-chrétiens, aussitôt que la piraterie fut abolie, les Nord-Africains “ne tardèrent pas à les considérer comme des demi-frères et à utiliser eurs services comme intermédiaires avec les peuples d’Europe” (1911:59). À son avis, ce rôle des Maltais comme premiers négociants en Afrique du Nord, comme pionniers, “n’a pas été suffisamment relevé et ils temps de leur rendre cette justice” (Ibid).

Notes

  1. Les épidémies de choléra de 1813 et 1837 ont décimé des milliers de Maltais et ont entravé le commerce par l’imposition des restrictions de quarantaine; la production de coton, jusqu’en 1800, la deuxième source de revenu après des dépenses par les chevaliers, était frappée par des restrictions sur son importation en Espagne et par la concurrence du coton de l’Égypt; et une sécheresse majeure de 1840–1841 encourageait le départ des agriculteurs déjà appauvris (Price 1954: 2–6).

  2. Un recensement de 1842 a compté 112,500 Maltais et 5,000 étrangers; c’est-à-dire une densité de population de 371,83 au km2.

  3. Pour un traitement serieux et détailé de l’émigration des Maltais en Algérie, y compris une discussion importante des motivations pour partir pour l’Afrique du Nord, voir Donato 1985.

  4. A voir Ganiage 1960, p. 19.

  5. D’une étude des fichiers parioissiaux de l’église de Ste. Croix à Tunis, M. Ganiage a examiné des aspects démographiques de la population Européenne de Tunis au milieu de XIXe siècle. Son travail est encore l’etude la plus détaillée des communautés européennes de Tunis pour cette période.

  6. L’Italie a été formée en 1861. Pour plus de simplicité envers le lecteur moderne, j’identifie ici tout individu signalé dans les sources comme “Toscan”, “Napolitain”  etc. comme “Italien”.

  7. Voir Pellissier 1858, p. 54.

  8. Il faut dire que Dunant a décrit d’une façon beaucoup plus positive les autres quartiers de la ville.

  9. 15 avril, 1868. Public Record Office (P.R.O.), Colonial Office (C.O.), 158/217/6825.

  10. Dunant n’est pas certain s’ils devaient être considérés comme Européens ou non (p. 254). A voir aussi Bournand 1893 p. 159 et Charmes 1888 p. 29–31.

  11. Les Italiens seraient les plus nombreux après les années 1870s.

  12. Richard Wood était Consul Général Britannique de Tunis d’Aout 1855 à 1879. Né à Constantinople, il avait été attaché à l’ambassade de cette ville en 1824, où d’ailleurs il est devenu drogman en 1834. Il était Consul à Damas en 1841. Voir M. Ganiage 1959, p. 24–27.

  13. Foreign Office (F.O.) 339/119, P.R.O.

  14. En préparant les statistiques suivantes, j’ai d’abord énuméré chaque cas et le nom des délinquants. Après avoir éliminé les récidivistes dans le but d’empêcher la répétition dans les statistiques de leurs professions, j’ai identifié 34 occupations différentes énumérées pour les 140 individus maltais amenés aux fonctionnaires consulaires entre 1875 et 1877.

  15. Artisan est une catégorie composée des métiers suivants: menuisier, forgeron, tonnelier, maçon, peintre, et sellier.

  16. 2 Juillet 1852, Baynes à Ahmed Bey, 58/638, article 70087, Archives Nationales, Tunis (A.N.T.).

  17. Les procès pour les cas d’homicide ont été poursuivis à Malte, ainsi que les peines.

  18. Pour example, deux vagabonds accusés d’avoir volé le pain d’un enfant, et deux autres ayant essayé de voler une veuve, tous les trois ne pouvant pas garantir leur comportement, ont été bannis. Quatre autres personnes ont été seulement bannies (sans peine) parce qu’elles ne pouvaient pas produire cette caution.

  19. Observation due à M. Boquet.

  20. Voir Brown 1974, p. 246.

  21. Ces lettres se trouve dans la section H, “Historique”, Cartons 227 et 228, Dossiers 411 à 414, 1850–1883, les Archives Nationales de la Tunisie (A.N.T.).

  22. 17 Octobre 1873, Wood no. 232 au premier ministre, 228/413. A.N.T.

  23. 26 Février 1878, Wood no. 61 au premier ministre (p.m.) 228/414, A.N.T.; 3 Mars 1878, Dupuis no. 3 à Wood, Tunis, 228/414m A.N.T.; et 22 Mars 1878, Wood no. 80 au p.m., 228/414, A.N.T.

  24. 23 Mars 1872, Wood no. 104 au p.m. 228/413, A.N.T.

  25. 12 Février 1875, Wood no. 54 au p.m. 228/413, A.N.T.

  26. 13 Avril 1874, Wood no. 100 au p.m. 228/413, A.N.T.

  27. On voit ici une distinction nette entre l’attitude envers des Maltais des agents consulaires dans les premières decennies du siècle, selon M. Ganiage et celle de Wood et compagnie.

  28. 2 Avril 1874, Dupuis no. 12 à Wood, 228/413, A.N.T.

  29. 16 Août 1872, Wood no. 253 au Bey, 228/413, A.N.T.

  30. 29 Mars 1878, Wood no. 88 au p.m., 228/414, A.N.T.

  31. 6 September 1871, Wood no. 278 au p.m., 228/413, A.N.T.

  32. 22 Mars 1871, Wood au Bey, 228/413, A.N.T.

  33. Vice-Consul Stevens 7 Juillet 1858, 94/117, A.N.T.

  34. Carton 94, dossier 117, A.N.T.

  35. Wood no. 28, 30 Janvier 1871 à Vice-Consul Stevens, Sousse, Foreign Office (F.O.) 339/108, P.R.O.

  36. Comme faisait Juiseppe ben Andrea, accusé de “comportement imprudent” pour avoir commencé un feu après avoir vidé sa pipe marchant le long d’une route dans la campagne avec des charretiers tunisiens.

Bibliographie

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Charmes, Gabriel. La Tunisie Et La Tripolitaine. Paris: Calmann Levy, editeur, 1888.

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Donato, Marc. L’emigration des Maltais en Algérie au XIXème Siècle. Montpellier: Editions Africa Nostra.

Dunant, J. Henry. Notice Sur La Regence De Tunis. Geneve: Jules Gme. Fick, 1858.

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Ganiage, Jean. Les origines du protectorat francais en Tunisie, 1861–1881. Paris: Presses Universitaires de France, 1959.

— La population européenne de Tunis au milieu de XIXe siècle. Etude démographique. Paris: Presses Universitaires de France, 1960.

Price, Charles. Malta and the Maltese. A Study in Nineteenth Century Migration. Melbourne, Australia: Georgian House, 1954.

Vadala, Ramiro. Les Maltais Hors De Malte. Etude Sur L’Emigration Maltaise. Paris: Arthur Rousseau, 1911.

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